LA RACIALISATION DU DÉBAT PUBLIC EN MARTINIQUE

Dans notre île que nous chérissons tous, toute prise de parole traitant des problématiques raciales est une entreprise à peu près aussi périlleuse que de sauter à la corde les poches pleines de nitroglycérine.

Dans le magnifique arc-en-ciel que nous offre notre population, chacune et chacun d’entre nous appartient à l’un des groupes ethniques, dont la somme est censée « faire société ». 

Mais en pratique, dans une société de Martinique, caractérisée par ses origines, chacun de ces groupes distingue jusqu’à l’absurde l’individu d’abord par sa couleur de peau, et lui assigne sa place, son adresse sociale, les gens avec qui il doit entretenir un commerce fluide, et ceux qui semblent hors d’atteinte. Quel paradoxe pour cette population si petite, 350.000 personnes à peine  !

Cette caractérisation nous essentialise socialement et nous réduit dès le premier regard aux symboles que le passé nous a légués, définissant avant qu’on puisse ouvrir la bouche, les rôles, les fonctions, le droit à la parole, la manière attendue de s’exprimer, et parfois même les préséances que nous sommes sommés de respecter.

Faut-il ignorer ces données et faire comme si elles n’existaient pas ?

Aborder le débat sans complexe

Le vrai danger ne serait-il pas de ne pas aborder ces sujets, à l’heure où l’insulte et l’exclusion cherchent à s’imposer, et ou les crispations raciales sont à fleur de peau ?

Sur ces thèmes, on assiste à un raidissement de la parole, qui sort de la sphère privée pour s’engouffrer dans le domaine public ; car la parole publique est partout, qu’il s’agisse du discours des hommes et femmes publics, élus, détenteurs de pouvoir, mais aussi de tous les messages d’innombrables inconnus cachés derrière un clavier qui se répandent sur les réseaux sociaux et même les auteurs de graffitis inscrits sur les murs. 

Dans ce contexte, nombreux sont ceux et celles qui parlent haut, fort et sans nuance. Les menaces pour les valeurs démocratiques sont évidentes et se multiplient. 

 Il nous a donc semblé opportun qu’un moment de réflexion collective s’organise.

Nous commencerons d’abord par décrire des faits de l’histoire et de la géographie du monde, puis de notre île, pour établir les corrélations qui se reproduisent quand la racialisation s’empare du débat public.

En seconde partie nous vous proposerons de réfléchir ensemble à la question : quelle position prendre face à ces phénomènes.

La politique racisée : origines, manifestations et conséquences

Que nous dit l’Histoire mondiale du XX siècle ?

Les témoignages historiques  et les actualités récentes témoignent de ces tendances racisantes. Les discours racisés sont porteurs de mort, de souffrance, d’exclusion…

Mein Kampf (rédigé par Adolf Hitler entre 1924 et 1925) a produit l’Holocauste.

Le KKK est responsable d’un grand nombre d’assassinats surtout dans le Sud des États-Unis.

Les Afrikaners ont érigé la doxa raciste en mode de gouvernement, avec son point culminant d’abjecte ségrégation, sous couvert d’une égalité systématiquement refusée aux Noirs : « equal but separate ».

Mais sans aller aussi loin, le wokisme, dont l’ambition était louable, à savoir corriger la conscience collective en faisant admettre la responsabilité des dominants sur les dominés (les hommes sur les femmes et les trans, mais aussi les blancs colonisateurs sur les populations dites « racisées », historiquement assujetties), le wokisme, donc, s’est dévoyé dans des processus excessifs (conférences racisées interdites d’accès aux auditeurs blancs, ou aux auditeurs masculins, excès de Me too, pour citer les exemples les plus marquants…).

Après avoir fait tant de mal, les excès de ces  processus sont en train de générer une contre révolution antiwokiste encore plus dangereuse ; sous le regard gourmand des deux nouveaux maîtres du Monde Donald Trump et Elon Musk, on constate que Mark Zuckerberg, (patron de META (Facebook, Instagram, WhatsApp…) se vautrer dans un discours réactionnaire contre toutes les minorités, en supprimant ses directives d’inclusion et en appelant de ses vœux le retour du virilisme dans le domaine public.

La racialisation dans la distribution du pouvoir à la Martinique et ses conséquences récentes

Sauf à être dans le déni, on ne peut qu’admettre qu’une forme de racialisation sous-tend la structuration sociale traditionnelle du pouvoir en Martinique, avec une nette distinction entre la logique du monde politique et celle du monde économique.

Le XXe siècle a été caractérisé par le retrait des Blancs de la politique (Békés, Mulâtres, “Blan Fwans”), en raison d’une impossible identification de la majorité votante avec les candidats de carnation claire. Certes on trouvera quelques contre exemples : chez les politiques blancs….Bally, Marie-Jeanne, et les deux frères Monplaisir….chez les hommes de couleur clairs de peau, Tanon, (Lise, Nabeti, Hajjar, d’origines syro libanaise…). 

Retrait aussi des Indiens descendants de la main d’œuvre de substitution après l’abolition de l’esclavage en 1848, attirés aux Antilles par un sinistre marché de dupes bien connu, les privant de toute possibilité de retour. Cette communauté indienne, souvent méprisée, est finalement rarement au centre du jeu Martiniquais (contrairement à la Guadeloupe ou l’effet de masse a permis leur émergence).

On trouvera ici  quelques rares exceptions comme Serge Letchimy, ou Jean Claude Lubin). Et que dire de la communauté Chinoise, totalement absente du monde politique depuis la disparition d’Ernest Wan-Ajouhu. La politique a été et est encore une affaire d’hommes et de femmes de couleur, que l’on qualifiera d’afro descendants.

Il n’en va pas de même des milieux de pouvoir économiques et administratifs. Depuis les années 60 la sous représentation des élites de couleur dans les lieux de pouvoir économique est patente. Exemple : le Crédit Martiniquais, sous l’influence de la communauté béké, conservant jalousement ses secrets et se partageant les bonnes affaires.

Elle se confirme là où le capital des entreprises donneuses d’ordres, les grands distributeurs, les grands industriels, est rarement partagé au fil du temps.

Idem dans les espaces aux mains du pouvoir d’Etat, où les réglementations sur la mobilité ne font aucune place aux attaches locales. Magistrature, préfecture… Est-ce le résultat d’une politique délibérée ?

On constate une division dans la dévolution du pouvoir, avec ce clivage entre politique colorée, et économie dominée par des intérêts sensiblement moins colorés.

Une forme d’exclusion pernicieuse

En parallèle de cette racialisation socio économique, tacitement admise, une parole publique racialisée et décomplexée a commencé à se libérer. Et de là viennent les vrais dangers d’exclusion.

*L’émergence d’expressions racialisées contre les individus noirs : le Président Émile Capgras élu en 1992 et son équipe .(sarcasmes du groupe Darsières, vaincu au bénéfice de l’âge « Président Capgras, Président Quat Neg »).

*La racialisation contre les individus blancs. «Blanc Dewo » (graffiti inscrit sur un rond point dans le sud Martinique), revendication racisée  : « Nous voulons un préfet noir ».

*Le député Hajjar, d’origine syro libanaise, battu aux législatives de juillet 2024 au terme d’une campagne où il s’est plaint de propos racistes à son égard…

*Le rejet de l’étranger : une forme d’exclusion pas nécessairement racisée, mais toute aussi pernicieuse. La percée du RN lors des dernières élections en Martinique, a été particulièrement forte dans le Nord Caraïbe, région de prédilection de l’immigration clandestine haïtienne.

Émergence du RPRACC

L’année 2024 marque une étape vers la radicalisation et l’officialisation décomplexée : la racialisation par promotion d’une souche ethnique considérée comme prioritaire. Exemple du discours du RPPRAC.

Ce qui est ici débattu n’est ni la légitimité du RPRACC, ni le bien fondé de ses demandes. Tout cela fait partie du jeu de la démocratie. Ce qui est questionné, c’est la dimension racialisante du discours du RPRACC, rien de plus. Sachant que cet aspect peut parfaitement se distinguer du reste de son action : on peut très bien militer contre la vie chère et ne pas épouser un discours racialisant, donc on peut soutenir la revendication sans partager la méthode.

2024, la création du RPPRAC : rassemblement pour la Protection des Peuples et des Ressources Afro-caribéennes. Définition désinhibée d’une organisation dont la vocation est la défense d’un sous ensemble caractérisé par son ascendance ethnique.

Donc pour la première fois on constate la reconnaissance officielle et assumée d’une essentialisation raciale, et on acte une lecture communautariste de la société Martiniquaise que l’on avait jamais entendue jusqu’ici dans le débat public.

On bascule dans une posture assumée d’exclusion…

Lecture communautariste…mais aussi hiérachisée : la théorie de la souveraineté de l’Ethnie majoritaire.

Les faits : le 24 août 2024, juste avant le début des événements relatifs à la lutte contre la vie chère, est parue sur les réseaux sociaux une interview à gros retentissements d’une des ex dirigeantes du RPRACC, Mme Aude Goussard, dans laquelle on entend : « la souveraineté appartient à la majorité ethnique sur un territoire ».

Quelques semaines plus tard, les slogans : « APY » « On est chez nous ici » apparaissent lors des manifestations organisées par le RPRACC. Nul besoin de grands développements : nous sommes ici dans une revendication de priorité ethnique, à la fois dans l’appropriation exclusive des ressources locales (Ayen pou Yo) et dans la priorisation du droit à résider (« on est chez nous ici »). On sort de la recherche républicaine d’inclusion, et on bascule dans une posture assumée d’exclusion.

Au passage on notera l’absence de précision sur les cibles des exclusions. « Yo » ? de qui s’agit il ? De ceux qui ne sont pas Afro Descendants ? Autrement dit les Blancs créoles, les Blancs France, mais aussi les Indiens, les méditerranéens, les juifs pieds noirs, et pourquoi pas les quelques Amérindiens survivants ?

Quelques exemples

Les premiers incidents illustrent les dérives incontrôlables et parfois inattendues qu’engendrent ces paroles d’exclusion : trois exemples, parmi d’autres.

Le ciblage du Groupe Bernard Hayot, en tant qu’acteur prédominant voire hégémonique de la grande distribution…et sa conséquence le ciblage ethnique de cette famille, en tant que symbole dominant de la communauté béké. Illustration, les incidents ayant émaillé mariage de la fille de Stéphane Hayot, que chacun a pu voir sur les réseaux et à la télévision : à la sortie de l’église un groupe très remonté a tenté de perturber le cours des festivités par des vociférations émaillées d’éléments franchement racisés, notamment les désormais célèbres « APY » et « on est chez nous ici ».

Les réactions répressives à connotations racistes : interpellations de jeunes antillais par la CRS sous injonctions racisées avec un but délibéré d’humiliation. Parole de fonctionnaires d’État, publique, officielle, racisée, tolérée sinon encouragée par la hiérarchie policière. Était-ce nécessaire pour rétablir l’ordre ? Pouvons-nous légitimer cela ?

Et enfin l’incident ayant affecté la fille de Mme Goussard. Les faits : ainsi que Mme Goussard l’a elle même relaté sur les réseaux sociaux, sa fille de 18 ans, une chabine claire, revétue d’un tee shirt marqué « On est chez nous ici », a été sérieusement prise à partie par un jeune homme de couleur foncée qui lui a demandé vertement ce qui l’autorisait à se croire « chez elle ici ». On peut qualifier la scène comme on le voudra, mais elle met en présence un conflit de légitimité basé sur la couleur de la peau, rien que cela… Il est à noter que cet incident n’avait pas été anticipé par celle-là même qui avait théorisé la supériorité de l’ethnie dominante. Elle a donc cru qu’elle et sa famille était protégée par sa définition communautaire.. erreur….

On pourrait en trouver bien d’autres, certains isolés, mais pas toujours. Il est indiscutable qu’une forme de libération de la parole publique racisée est intervenue ces dernières années, avec une forte accélération en 2024, et qu’elle véhicule des messages d’exclusion.

Le poids de l’histoire

Dans une analyse publiée en 2013 sous le titre “la hiérarchie socio raciale en Martinique, l’anthropologue Allemande Ulrike Zander nous rappelle que “la société martiniquaise a été fondée dans le contexte de la plantation coloniale, sur l’idéologie raciste. Les catégories « raciales » ont été complètement intériorisées par les Martiniquais. En témoigne notamment un vocabulaire très particulier, élaboré pour satisfaire des préjugés et des stéréotypes. En témoignent également des attitudes de rejet ou de préférence selon la couleur de peau de l’individu…”

Les sociétés dites post-coloniales ont été construites sur un système esclavagiste de ségrégation raciale, et se sont émancipées autour d’une étape décisive, qui est l’abolition de l’esclavage, on peut aussi dire la victoire de l’oppressé noir contre l’oppresseur blanc. 

La société martiniquaise trouve donc dans son histoire l’origine de ses ferments racisants. Ce fait est partie intégrante de sa culture collective.

De manière générale, la société martiniquaise reste caractérisée par l’obsession coloriste, l’identification raciale pouvant resurgir à tout instant, en particulier lors de toutes les crises graves, analyse Ulrike Zander.

Dès lors, peut-on examiner la question de la racialisation du débat public martiniquais avec les mêmes outils que ceux de la société française qui porte d’autres lignes de fracture et d’autres marqueurs sociaux radicalement différents ?

Il se peut que dans les discours, dans les déclarations politiques, et même dans les jugements pris par les tribunaux, une véritable concurrence s’observe entre ces deux marqueurs, nationaux et locaux. 1789 et 1848 se regardent avec méfiance et sans concession. Bien imprudent celui qui a priori écarterait l’un au profit de l’autre. Nous sommes condamnés à les faire cohabiter.

Où est la limite de l’admissible ?

Constater, entendre, comprendre : tel est notre devoir, à nous autres les héritiers de la libre pensée.

Mais comprendre n’est pas forcément admettre. Alors, quelles doivent être nos  « lignes rouges » ?

L’Histoire a fabriqué notre société, et d’une certaine façon, nous prend en otage. On l’a vu plus haut, si la libération de 1848 est celle des esclaves sur les maîtres, comment ne pas voir que c’est aussi la fin légale de la domination des Noirs par les Blancs ? Ce sont des faits, pas des opinions.

Mais la Géographie, elle aussi, nous oblige : le « vivre ensemble » de 350.000 personnes sur un territoire de 1.000km2 dont 70% de montagnes, ne peut se réussir qu’avec des principes partagés. 

Comme l’avait écrit l’égyptien francophone Gilbert Sinoué, parolier de Dalida. Oui, on est toujours le Juif de quelqu’un.

Traduit “en langage martiniquais”, aujourd’hui c’est le Blanc jugé dès le premier regard trop ci ou trop cela, c’est aussi Tisonson, le fils d’une lignée noire non métissée depuis deux siècles, jugé avant qu’il ait pu s’exprimer comme pas assez ceci ou pas assez cela…. ou c’est la jeune fille chabine, affublée d’un tee shirt du RPPRAC, et qui pensait être « chez elle ici », bousculée par un regard racisé qu’elle n’avait pas anticipé. C’est aussi le descendant d’Indien dont le rang social est toujours à conquérir pour des raisons remontant à l’arrivée sans retour de cette population au XIXe siècle, et qui doit souvent redoubler d’efforts pour faire reconnaître sa citoyenneté pleine et entière. 

Mais si on laisse faire, où allons nous ainsi ? Telle est la question qui doit nous obséder. Nous devons parvenir à une situation ou personne ne se sentira tenu de s’excuser de son origine raciale, et ajoutons, ou personne ne devra faire d’efforts particuliers pour justifier sa pleine citoyenneté, son insertion, sa sociabilité, en raison de son origine raciale. 

Le goût de vivre ensemble

Un petit coup d’œil sur le monde devrait nous inspirer et nous y inciter.

À l’heure où un vent de folie souffle sur la planète, alors que la soi-disant première démocratie du monde en est à terroriser les juges, à interdire la culture dans les écoles (Le roman The Blue Eyes de Toni Morrisson, prix Nobel de littérature, a récemment été mise au ban de l’administration Trump, sous prétexte qu’elle décrivait le viol d’un noir) à l’heure ou un richissime “bouffon sous kétamine” comme dirait le sénateur Malhuret, Elon Musk, entend mettre en coupe réglée la démocratie en s’infiltrant dans nos pensées et dans nos intimités grace à X (ex Twitter), et bientôt TikTok, à l’heure ou tout concourt dans le monde occidental à l’affrontement de préférence au débat, entre les opinions, nous devrions peut être savourer la chance que nous avons, dans notre petite île, de rester maitres de notre destinée sociale collective, car la proximité physique de nos 350.000 existences sera toujours plus forte que les injonctions des magnats étrangers, pour peu que nous sachions réagir à temps, et pourvu que nous décidions de prendre en charge nous-memes notre bien le plus précieux : le goût de vivre ensemble.

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