Il y a, comme cela dans la vie, dans l’histoire d’un pays, d’un peuple ou d’une région, des événements que les hommes conservent par-delà le temps gravés dans leur mémoire. Des actes qui marquent l’esprit, unissent les destins, figent l’humanité… Façonnent l’inconscient collectif pour contribuer à sa fondation.
Quand ce jour-là, le soleil déchira le voile de la nuit, avec lui s’installa progressivement sur la ville et ses environs, un mélange angoissant de crainte et d’espoir. Le ciel, lui-même, redevenu clair et pur, s’était crevé les yeux pour : verser des larmes de compassion, tenté de laver en un violent orage les impuretés accumulées et parer la ville comme pour l’approche d’une nouvelle initiation !
Était-ce Vraiment une belle nuit ?, Une Purification ? Ou la préparation à un voyage mortifère !
Ce matin-là comme naguère, dans le lointain résonne l’angélus… Mais cette fois, ce 8 mai, ce n’était plus pour rappeler au réveil et aux gestes sacrés de l’instant.
Ce carillon marquait le glas ! La fin d’une époque ! Rares étaient ceux qui y prêtaient vraiment attention.
Personne ne doutait de l’instant, alors que s’écoulaient inexorablement, les minutes qui rapprochaient de la fin. Pourtant, l’annonce avait été faite… ! Mais… comme cela arrive parfois, quand le phare de nos consciences ne trouve aucune ouverture, n’illumine que le centre de nous-même, elle était pour beaucoup passé inaperçue.
Ce n’est pas un conte fantasmagorique dont l’épilogue serait inspiré d’un poème de Dante. C’est une partie de l’histoire de la ville de saint-pierre.
Puis … 08H02 ! Un bruit lointain commence à se faire entendre : sourd d’abord, il se précise en s’amplifiant… En un éclat, Saint-Pierre luit de mille feux. La terre comme la mer, sont ébranlées par une terrible explosion… Triste jour pour un pareil éclat… La montagne gémissait et sa bouche vomissait une amère potion de laves, lapillis et autres projections …
Saint-Pierre Pierre souffre !
La ville pendant quelques minutes est plongée dans les ténèbres, comme pour rappeler les contours d’un espace sombre de réflexion grandeur nature.
Certains croient encore y reconnaître, ou est-ce alors la légende, une sentence tragique lancée jadis dans un ultime élan, par les derniers caraïbes préoccupés par le sort que leur réservait ces nouveaux occupants.
Conquistadors, vous Hommes fiers, plein d’orgueil, regorgeant de suffisance, oui, vous qui arrivez en ces lieux, vous qui ne craignez rien… Fuyez, car la montagne de feu nous vengera !
Une nuée ardente, puis un linceul de cendres s’étend pour recouvrir la ville désormais anéantie. Saint Pierre agonise … et en un terrible fracas, rejoint Pompéi, Herculanum. Trois noms que l’on n’évoque plus, désormais, sans une triste horreur.
Saint-Pierre meurt !
‘’Ça et là s’élèvent des colonnes de fumée : Saint-Pierre à des milliers d’encensoirs, mais… La région n’est plus qu’un vaste cimetière.
Là, une main, un bras dressé au-dessus de la tête, recroquevillé, surpris et figé par l’horreur, un être humain semble chercher protection en un geste dérisoire et vain de défense … des lambeaux de chair se disloquent.
Un souffle de vent… Un squelette, se délite, s’effrite…Plus rien, c’était un homme ! Pour beaucoup, la journée est à jamais terminée.
Dans la rade, naguère si jalousement vanté, ni mâts, ni cheminées… Seule reste bercés par les flots meurtris, l’ombre des navires qui progressivement rejoignent carcasses et débris de tous genres.
‘’Du vent de l’intérieur des terres, il ne reste plus qu’un parfum au relent putride, auquel se mêle une odeur âcre de chair brûlée.’’ La rivière se mêlant à la terre, ne produit plus la vie ! Elle charrie les dernières éructations du volcan… La ville vide ses entrailles !
La colonne du nord, fait maintenant Silence. Silence à la vie ! Tous les mécanismes se sont arrêtés. Il n’y a plus d’habitudes, de pulsions, d’interprétations, ni passions, ni pensées…
Saint-Pierre d’hier repose désormais sous une dalle qui deviendra sacrée pour en devenir elle-même le socle. Un manteau de cendre a pris place autour de ce qui était une gorge jaillissante pour contenir toutes les effluves de passions inassouvies !
Saint-Pierre à rendu l’âme, vécu son rituel de fermeture ! Pour devenir aujourd’hui une ville d’art et d’histoire… Un trophée…! Une résilience incomplètement réalisée !
Que me reste-t-il du passé ?
Cette succession d’images me rappellent que tout a un cycle. Que les efforts soient justes ou pas, Il est de notre responsabilité d’être vigilant. Il importe d’agir à propos, car il vient un temps, ou toute agitation est hors propos. Où la situation favorable à son accomplissement disparaît, à moins que nous mêmes, épuisés, ne disparaissions.
Je refuse pour autant d’accepter d’y voir les symptômes d’une peur du lendemain, la source d’une hyper activité réactive, voire même les bourgeons d’une ambition déplacée !
Que peut donc vouloir enseigner cette colonne de feu, dont les entrailles ne regorgeaient pas seulement de venin ? Que retenir de cette colonne du nord qui après avoir fait silence à la vie, dans un sursaut salvateur expulsa de ses flancs une vie précieusement préservée… un homme dépouillé : Cyparis !
J’y vois les bruissements de l’envol du phénix. Je perçois qu’aucun choc, quelle que soit sa nature, n’a pour but d’anéantir. J’entends qu’il est un temps où les illusions doivent céder place aux pas hésitants, que ce qui grandit l’homme vient en fait de sa capacité de digestion des expériences passées. Ainsi, il est toujours permis d’espérer ! Je comprends que chaque jour, entre tiraillement, terrassement et envie, nous avons une vie à vivre, un ordre du jour à accomplir…
Mais… Que me reste-t-il de notre histoire ?
Toi ! S’il t’arrive de passer dans ces lieux, alors lève les yeux et regarde par-delà où l’horizon décline. Si ta marche t’a conduit sur ce parvis, peux-tu être attentif, à l’ouvrage enfoui sous ces cendres et fabriqué jadis de mains de maîtres… Est-ce tout ce qu’il nous reste des travaux d’hier ?
Désormais, le bouillonnement de la vie et manifestations pierrotines s’est à son tour estompé. Là aussi l’ordre du jour est épuisé. Épuisé, mais non réalisé ! Les antagonismes, les divergences, oppositions et incertitudes qui marquèrent cette époque ont cédé la place à une œuvre qui ne reste dressée que dans la mémoire de certains.
Il ne nous reste plus qu’une seule pierre, celle qui rappelle que le centre de l’humanité est en nous, que le travail passe les générations et que seul demeure… l’œuvre transmise aux nouvelles générations. Il n’est plus temps de regretter d’avoir vécu sur des chemins secondaires, alors qu’il y avait, peut-être, tant de choses à accomplir.
Je ne puis m’empêcher de me pencher à mon tour sur moi-même, et m’interroger. Ai-je moi aussi laissé filer le temps au point de n’avoir reconnu aucun signe annonciateur et que déjà un temps s’achève…
Le phénix qui est en chacun de nous, est-il prêt à s’endormir de nouveau ?
La Martinique, un volcan social et environnemental… Une ressource facile !
Comment continuer à ignorer les signes de détresse sociale, cet empoisonnement collectif progressif, cette présence croissante de pratiques addictives ? Comment ? Comment ignorer ce corps aux multiples symptômes : l’emploi, le logement, la gestion de la toxicomanie, l’échec scolaire, les échanges culturels limités, la dilution progressive culturelle, la négligence des préventions des risques majeurs. La Martinique tremble. Voulons-nous encore préserver l’immortalité de son être ?
Comme tant d’autres, Saint-Pierre en vivant à son tour son rituel de fermeture, aspire à la renaissance, à un nouvel envol vers un monde de conscience subtile où tout s’épuise, tout renaît. Seules diffèrent les formes, parfois.
Saint-Pierre me rappelle que notre terre est riche de la vie de nos ancêtres et de nous-mêmes. Nous avons l’obligation de le dire autant que de la partager.
Saint-Pierre et son destin partagé, me rappelle que cette terre est notre mère, et que tout ce qui arrive à cette terre, arrive à ses enfants.
Aujourd’hui notre terre vit empoisonnée, tout dans notre espace de vie nous le rappelle… toutes les choses sont liées… Heureusement, il reste cet espoir : Celui de vivre en communion avec l’environnement ; de s’investir dans la vie de tous les jours pour préparer demain. Celui d’agir pour que l’œuvre ne soit pas ensevelie et notre conscience figée, puis livrée au vent comme la grandiloquence des discours et l’hypocrisie des comportements de ceux qui tentent de gouverner notre inertie.
Je veux y voir une ouverture sur un monde au quotidien sans cesse renouvelable, quand même fragile.
Mais voilà que l’angélus sonne de nouveau aujourd’hui !
Comprenons que le moindre recoin de ce bout de terre est sacré, et que nous y puisons et foulons notre humanité ! Que chacune de ses parcelles, chaque reflet raconte le passé, interpelle le présent et souligne l’avenir, nous renvoie à nos obligations.
Comment ignorer les signes de détresse sociale ? Comment ignorer ce corps social malade dont les entrailles empoisonnées ne protègent et ne nourrissent plus ses enfants ? Aujourd’hui la Martinique terre d’asile et d’accueil vit comme un volcan, expulsant à rythme régulier ses enfants loin de ses flancs, pour ensemencer de lointaines contrées.
Alors je me prends à rêver qu’aujourd’hui ou alors demain… qu’il n’y ait plus de morts, seulement un changement de monde….
Dominique DANGLADES
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